Oingnace

Même lorsqu’ils sont jugés archaïques et jetés aux oubliettes, de nombreux mots ne cessent pas pour autant de nous sembler familiers, ne serait-ce que par la proximité qu’ils entretiennent avec certains vocables qui, eux, sont toujours en usage. Mais il en est d’autres, en revanche, qui n’évoquent plus rien à nos contemporains, et sans doute l’adjectif oingnace est-il de cet ordre. Au tome cinquième de son Dictionnaire de l’ancienne langue française (F. Vieweg, Paris, 1888, p. 581.), Frédéric-Eugène Godefroy (1826-1897) y voit un qualificatif évoquant la malpropreté de celui qui le porte, équivalent à l’adjectif sale. Et le philologue français de nous faire partager, en guise d’appui, cette amusante pièce d’archive:

“Jehan Jacon commença à pissier… devant l’uis de la taverne, veans les bourgois, auquel le suppliant dist qu’il estoit bien oingnace de pissier devant les genz.” (1408, Arch. JJ 162, pièce 278.)

Un extrait que citait déjà Jean-Baptiste de La Curne de Sainte-Palaye (1697-1781) dans le tome huitième de son Dictionnaire historique de l’ancien langage françois (réédition de L. Favre, Niort, 1880, p. 86.) Mais qu’en est-il de l’origine de ce mot? Avons-nous aujourd’hui, en français, un terme ayant conservé la même racine? La réponse est oui, et il est constitué des quatre premières lettres de oingnace: l’oing, ou l’oint (n. m.) du latin unctum (onguent), est en effet une graisse animale (le plus souvent d’origine porcine) dont on se sert pour oindre, ou encore la partie du porc dont on tire l’oint. Le Glossarium mediae et infimae latinitatis de Charles Du Fresne Du Cange (1610-1688) nous en fournit d’ailleurs un exemple d’usage:

“Icellui Collart prist et embla….. un Oint pesant sept livres et demie; et le vendi à Faluy six deniers et maille Tournois la livre.” (Lit. remiss. ann. 1397. in Reg. 152. Chartoph. reg. ch. 152.)

Ce à quoi Du Cange ajoute: “Unde Oingnace nostri dixerunt de homine spurcissimo, vulgo Qui est bien cochon.” (réédition de L. Favre, Niort, tome huitième, 1888, p. 367.) Même interprétation chez Jean-Baptiste-Bonaventure de Roquefort (1777-1834), qui y voit “l’action de faire ou de commettre des choses indécentes”, alors que oingnement, oingter, ointier et ointure concernent plutôt une graisse ou un parfum (Glossaire de la langue romane, tome second, chez B. Warée, Paris, 1808, p. 258.)

Peut-être faut-il remercier ce Jehan Jacon d’avoir, un soir, si généreusement honoré une porte de taverne, et s’être ainsi distingué dans la mémoire des hommes comme celui qu’on qualifia jadis de oingnace. Car à défaut de ce providentiel arrosage, qui sait si l’emploi écrit de ce mot nous serait parvenu.

/BHL

Laisser un commentaire

Classé dans Adjectifs

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Twitter picture

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s