Baiser le verroul

Voici une expression qui aujourd’hui peut paraître bien étrange, mais qui désignait autrefois, dans la société féodale, un devoir précis et formel. Cet usage, dans les coutumes de Berri, d’Auxerre et de Sens, nous est notamment décrit par Eusèbe Jacob de Laurière (1659-1728) dans son Glossaire du droit français (réédition de L Favre, Niort, 1882, p. 62) comme:

“(…) un signe de l’homage que le vassal fait à son Seigneur feudal au manoir du fief dominant, en l’absence du Seigneur, en lieu de la bouche et des mains que le Seigneur présente à son vassal en recevant serment de fidélité.”

Il s’agissait donc bien pour le vassal de baiser “la serrure de l’huis”, ou du moins “la porte du fief dominant”, en guise du respect qui devait être porté à son seigneur. On en trouve d’ailleurs une explication beaucoup plus détaillée au tome premier du Grand Coustumier général de Charles Du Molin (au chapitre 23: Des fiefs, droits et profits feodaux, chez Iaques du Puys, Paris, 1567):

“Si le vassal ou celuy qui doit reprendre ledit fief, ne trouve son seigneur au lieu (…) ou personne qui ait puissance de recevoir les vassaux (…), se peut ledit vassal transporter au chastel ou à la porte du lieu principal (…) faire ses offres & ses devoirs (…) Et en ce faisant baiser le verroul de la serreure de l’huys, ou quelque autre chose de ladite porte ou lieu (…)”

Toutefois, selon Pierre-Marie Quitard (1792-1882), cette pratique serait également à placer sous un autre rapport, beaucoup plus ancien: celui du servant d’amour pour sa dame. Ainsi, “les amoureux transis (…) ne manquaient jamais de baiser la serrure ou le verrou de la porte devant laquelle ils allaient chaque jour soupirer leur martyre” (Proverbes sur les femmes, l’amitié, l’amour et le mariage, Garnier Frères, Paris, 1861, p. 266). Et Quitard de citer, pour nous en convaincre, le très épicurien Lucrèce (env. 98-45 av. J.-C.), au livre IV du De rerum natura (vers 1170 à 1172):

“At lacrymans exclusus amator limina saepe / Floribus et sertis operit, potesque superbos / Unguit amaracino, et foribus miser oscula figit.”

Traduction de Lagrange: “Cependant l’amant en larmes à qui l’accès est interdit orne la porte de fleurs et de guirlandes, répand des parfums sur les poteaux dédaigneux, et imprime sur le seuil de tristes baisers.” (Œuvres complètes de Lucrèce, Garnier Frères, Paris, 1878, p. 224) Une marque d’affection, dans la Rome antique, qui était également destinée au lieu aimé qu’on quittait à regret, comme en témoigne le “Crebra relinquendis infigimus oscula partis” de Rutilius Namatianus, au Ve siècle, dans son De Reditu suo (trad.: “Nous imprimons de fréquents baisers aux portes qu’il faut quitter”, cf. Sallentin, L’improvisateur français, tome XXI, Paris, 1806, p. 102.)

Enfin, d’autres rapportent une pratique similaire à Rocamadour, en France (région Midi-Pyrénées), où des femmes stériles auraient autrefois baisé le verrou de l’église afin de pouvoir enfanter (voir Jacques-Antoine Dulaure, Histoire abrégée de différens cultes, seconde édition, tome second, Guillaume Libraire-Éditeur, Paris, 1825, p. 286; repris par Pierre Gustave Brunet in Curiosités théologiques, Adolphe Delahays Libraire-Éditeur, Paris, 1861, p. 114.) C’est aussi dit-on le verrou de l’église (ou son heurtoir de porte) qu’on baisait dans ce même village, invoquant Saint Amadour, lorsqu’on avait une peine d’amour.

Et la serrure des ceintures de chasteté, me demanderez-vous? Eh bien, on aurait certes pu s’y attendre, si ce n’est que rien ne permet d’affirmer hors de tout doute l’existence de tels dispositifs au Moyen Âge ou à la Renaissance!

/BHL

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Oingnace

Même lorsqu’ils sont jugés archaïques et jetés aux oubliettes, de nombreux mots ne cessent pas pour autant de nous sembler familiers, ne serait-ce que par la proximité qu’ils entretiennent avec certains vocables qui, eux, sont toujours en usage. Mais il en est d’autres, en revanche, qui n’évoquent plus rien à nos contemporains, et sans doute l’adjectif oingnace est-il de cet ordre. Au tome cinquième de son Dictionnaire de l’ancienne langue française (F. Vieweg, Paris, 1888, p. 581.), Frédéric-Eugène Godefroy (1826-1897) y voit un qualificatif évoquant la malpropreté de celui qui le porte, équivalent à l’adjectif sale. Et le philologue français de nous faire partager, en guise d’appui, cette amusante pièce d’archive:

“Jehan Jacon commença à pissier… devant l’uis de la taverne, veans les bourgois, auquel le suppliant dist qu’il estoit bien oingnace de pissier devant les genz.” (1408, Arch. JJ 162, pièce 278.)

Un extrait que citait déjà Jean-Baptiste de La Curne de Sainte-Palaye (1697-1781) dans le tome huitième de son Dictionnaire historique de l’ancien langage françois (réédition de L. Favre, Niort, 1880, p. 86.) Mais qu’en est-il de l’origine de ce mot? Avons-nous aujourd’hui, en français, un terme ayant conservé la même racine? La réponse est oui, et il est constitué des quatre premières lettres de oingnace: l’oing, ou l’oint (n. m.) du latin unctum (onguent), est en effet une graisse animale (le plus souvent d’origine porcine) dont on se sert pour oindre, ou encore la partie du porc dont on tire l’oint. Le Glossarium mediae et infimae latinitatis de Charles Du Fresne Du Cange (1610-1688) nous en fournit d’ailleurs un exemple d’usage:

“Icellui Collart prist et embla….. un Oint pesant sept livres et demie; et le vendi à Faluy six deniers et maille Tournois la livre.” (Lit. remiss. ann. 1397. in Reg. 152. Chartoph. reg. ch. 152.)

Ce à quoi Du Cange ajoute: “Unde Oingnace nostri dixerunt de homine spurcissimo, vulgo Qui est bien cochon.” (réédition de L. Favre, Niort, tome huitième, 1888, p. 367.) Même interprétation chez Jean-Baptiste-Bonaventure de Roquefort (1777-1834), qui y voit “l’action de faire ou de commettre des choses indécentes”, alors que oingnement, oingter, ointier et ointure concernent plutôt une graisse ou un parfum (Glossaire de la langue romane, tome second, chez B. Warée, Paris, 1808, p. 258.)

Peut-être faut-il remercier ce Jehan Jacon d’avoir, un soir, si généreusement honoré une porte de taverne, et s’être ainsi distingué dans la mémoire des hommes comme celui qu’on qualifia jadis de oingnace. Car à défaut de ce providentiel arrosage, qui sait si l’emploi écrit de ce mot nous serait parvenu.

/BHL

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